1Un cocktail d’intérêts de clocher et de querelles de chapelles

Pour tous ceux qui ont aimé et animé dans les années 80 et 90 le Festival du théâtre scolaire et universitaire, ils peuvent revivre ces instants chaleureux emprunts d’une émulation avec la publication par Vallesse Editions le texte primé en 1982 : On se chamaille pour un siège de Hyacinthe Kakou. Alliant humour et dérision, cette pièce 25 ans après est d’actualité…

Comment peut-on se battre pour un siège ? Comment peut-on discuter sur des vétilles, des choses insignifiantes ? Ce questionnement, à bien réfléchir, entraîne le lecteur dans l’absurdité. Au-delà de l’aspect philosophique de cette œuvre, c’est la problématique de la course au pouvoir qui transparaît en filigrane au fil de lecture.

Une comédie savoureuse

Notre époque qui lessive les esprits au détergent du divertissement chloroformé (cacophonie musicale qui traduit la désarticulation de la société ivoirienne) Hyacinthe Kakou propose au lecteur une comédie savoureuse de 128 pages.
Même si elle n’a pas le souffle d’une Saison au Congo d’Aimé Césaire, ni celui de Béatrice du Congo de Bernard Dadié, cette pièce aborde les problèmes cruciaux de l’Afrique urbaine d’aujourd’hui : la démocratie, la question d’identité, le poids de la tradition, des us et coutumes et le rôle de la femme dans une société en mutation, une société hybride.
Djinan est le héros de la pièce. Il est suivi de la guigne : ancien combattant, il n’a pas bénéficié de la chance de ceux qui, de retour de guerre, deviennent fonctionnaires. Paysan, il apprend à la radio que l’heure de la démocratie a sonné. Du coup, il se rend compte qu’il doit prendre une revanche sur sa vie : avoir un palais, une voiture luxueuse… Mais ce rêve légitime se heurte à la boulimie de son compatriote Boka. Député sortant, il n’attend guère céder son siège et sollicite la clémence du peuple pour être réélu. Car, dit-il, il fera mieux au cours de son prochain mandat. Dans cette course au pouvoir, une femme. Tinanoh, la fille de Djinan. Le décor est ainsi planté. Apparemment anodin, il assure en fait la transition d’une philosophie du droit à une sociologie de la domination. Cette passation d’objets du discours amène le lecteur dans un cercle vicieux : comment les champs du social et de l’histoire conditionnent-ils le comportement des humains ? Mieux, comment les intérêts en présence peuvent-ils réorienter le langage ? Du coup, nous assistons à une foire d’injures, de mensonges et de révélations puant le scandale. Tous les coups sont permis.

Comprendre l’œuvre dans son ancrage socio-historique

1980.Le premier président ivoirien, Félix Houphouet Boigny, procède à la démocratisation du paysage politique. Il instaure en lieu et place de la désignation, des consultations électorales pour tous les postes politiques. Cela donne lieu à une sorte de recomposition sociologique des familles, villages, villes et même du pays. L’on assiste à toutes sortes de déchirement entre les frères politiques et même consanguins. Le père s’oppose à sa fille, la mère à son époux… « Tinanoh, désormais, tu n’es plus ma fille ! Je ne suis plus ton père ! Trouve-toi un autre père ! ». Page 92. Pour une histoire d’élection, on se renie et on renie même son propre sang. Pauvre Afrique ! Outre ce reniement, c’est le rôle de la femme qui est mis en relief ici. « Toi, ta mère ! Oui, ta mère ! Pendant la guerre, où était ta mère ? Aux temps héroïques, elle mourait de peur dans les greniers ! Oui ! Lorsqu’on arrachait notre liberté aux Toubabous, on ne savait où les trouver, vos mères ! Et maintenant que nous avons notre liberté, ce n’est pas une simple femme, une fillette comme elle, qui va prétendre nous diriger, nous les hommes ! Pouah, ta mère ! » PP77-78.

Comme on le constate, l’auteur, tel un féru militant du féminisme, se sert de Tinanoh pour briser les barrières existant entre l’homme et la femme tout en valorisant la femme. En sus, pour sortir de l’image stéréotypée de la fille-femme-épouse-mère, Hyacinthe Kakou estime que la femme doit nécessairement s’imposer d’elle-même.

De la question d’identité

Djinan voyant son rêve hypothéqué, par Boka et sa fille Tinanoh, donne dans l’injure. Il va même jusqu’à remettre en cause les origines de Boka. « Tu te fais appeler Boka, pour faire croire que tu es de chez nous ! Mais ton véritable nom c’est Bocar ! Ton père s’appelle Djori Diallotigni Bocar ! » P102. On le voit, la xénophobie, l’exclusion ne datent pas d’aujourd’hui.

Déjà en 1980, l’auteur tel un visionnaire s’est projeté dans le temps futur pour mettre en relief l’Ivoirité. Ce concept culturel sera galvaudé par les politiques ivoiriens. Henri Konan Bédié, devenu président en 1993, à la mort de Félix Houphouet, va utiliser ce concept odieux, hideux en 1995 pour éliminer de la course présidentielle son rival Alassane Dramane Ouattara, président du Rdr. D’ailleurs, il lance un mandat d’arrêt international contre celui-ci. La nouvelle constitution sera taillée sur mesure pour l’éliminer politiquement. En 2000, Guéi Robert, chef de l’Etat après son coup d’Etat de 1999 utilise cette arme pour mettre hors course Alassane et bien d’autres taxés d’enfants d’immigrés…

Si pour le lecteur, le héros est Djinan, pour l’auteur le personnage le plus important est Tinanoh. Ce personnage n’intervient qu’au tableau III. Bien plus, ce texte dramatique, au second degré de lecture, bouscule les règles préétablies par un ordre social, questionne, houspille, rouspète, raille, râle, chiale, rit et riposte.
La fin de la pièce est heureuse. Au total, ce texte à bien des égards est qualifié d’idéaliste parce que les faibles triomphent. Est-ce un parti pris de l’auteur ? Non, nul doute une option fondamentale ! L’espoir que le bon sens triomphera toujours, un jour, du mensonge sans remords.




Auguste Gnaléhi, critique littéraire