La galère ivoirienne en rap

AUGUSTE GNALEHI, critique littéraire


L'indignation ! Tel est le sentiment qui semble avoir inspiré un réquisitoire aux rappeurs Oli et Sooh, venus de Yopougon ''Sicobois'', un ghetto de la capitale économique ivoirienne, Abidjan. Ils y exposent les conditions dans lesquelles l'Ivoirien lambda et par ricochet l'Africain vivotent. Garba 50, c'est une catharsis. C'est aussi 15 titres, tous croustillants. Toute une allégorie !

La pochette. Un gribouillis d'un pan de mur dégradé où est écrit Garba 50. De ce dessin grossier et maladroit dénote un laisser-aller grotesque et impudique. « On pisse sur les murs et puis ça va pas quelque part… » Garba 50. Un symbolisme important : celui du garba. En effet, le garba est un dégradé de l'attiéké (semoule de manioc) accompagné de thon frit, apprécié et consommé par plus de 80% d'Ivoiriens et de la population abidjanaise. La plus petite portion coûte 50fcfa chez le vendeur. Un attiéké ''dé-matérialisé'' qui agit sur le comportement et les pensées qui redispose les éléments de la foi, du souvenir. Le garba fait déployer l'imaginaire. Ce dégradé de semoule de manioc s'allie à toutes les métaphores, à toutes les configurations, mais aussi à tous les malheurs. L'image n'en demeure pas moins cosmique. Cet album, au regard de ce qui précède, pourrait être le manifeste musical du peuple ivoirien. C'est du rap traversé par des vocalises ineffables. Les accents et les couleurs se mêlent et s'enchevêtrent comme dans une sorte d'anthologie des genres qui balisent la trajectoire des Ivoiriens. Peu importe que les désirs et les rêves qui animent le souffle de Oli et Sooh soient véhiculés par le rap. Ces poètes du ghetto nourrissent leurs imaginations des expériences vécues. D'où un style musical imprégné des aromes et des épices de la cuisine locale, cuisine ''A chez nous pays'' Côte d'Ivoire. Des textes poignants visitent les aspérités et les langueurs voluptueuses des chants évoquant le destin de tout un peuple.

LE MYTHE D'ESCHYLE

Les textes replient l'histoire de l'Ivoirien lambda sur le mythe d'Eschyle dont il est comme une réécriture. Quelle fonction de ce recours au mythe ? Sinon de donner une clef de lecture, une explication, une dénonciation de la galère ivoirienne. Mieux, une façon de lutter contre la fatalité, la nier tout en la transformant en une destinée. « Çaaa alléééé… »
Ça va aller, car pour mieux surmonter la souffrance, la galère, il faut avoir une énorme dose d'espoir. Mais à y réfléchir, le recours au mythe déshistoricise le vécu quotidien des Ivoiriens, le décontextualise. Et rend cette situation atemporelle. En revanche, d'un texte à l'autre, l'inquiétude se faufile discrètement, le vertige s'installe, comme si l'existence était un leurre, un immense malentendu. Garba 50. C'est des titres tous croustillants les uns les autres. Toute une allégorie ! Tout le monde y passe : politiciens, étudiants, riches, pauvres, jeunes, vieux. Attention ! Ce ne sont pas les évènements, les faits spectaculaires qui intriguent Oli et Sooh mais tous ces petits détails, ces faits anodins, toutes ces broutilles qui ont soudain changé le destin de l'Ivoirien : équivoques, quiproquos, hasards, coïncidences et surtout l'impunité qui est régi en mode de gestion.

LA VERITE, SOEUR DE L'ILLUSION

Avec Garba 50, l'on découvre que la vérité est souvent sœur de l'illusion, et que le monde ressemble à un gigantesque mirage, à un vaste chantier d'exploitation où le riche suce le sang du pauvre. Où toute peine ne mérite pas salaire. Où la morale se moque de la vraie morale. Ce qui est intéressant dans cet album c'est que le mélomane participe à un voyage dans les méandres abyssales de la Côte d'Ivoire. Cet album est déconcertant, déplace le mélomane, le bouscule dans ses façons de voir, de juger, de vivre, le confronte à de l'inédit, de l'inouï. Car, à bien des égards, la société africaine moderne se caractérise par son appartenance à deux courants de pensée. Elle souffre d'un déséquilibre culturel et d'un manque de cohésion tant sur le plan économique que social. Oli et Sooh en tant qu'artistes perçoivent les contradictions concrètes de la société. Ils les vivent. D'ailleurs, ils sont le lieu vivant de ces insurmontables contradictions. S'appuyant sur les réalités sociétales, Oli et Sooh vont rassembler les éléments sains des valeurs ambiantes pour recréer la société. On le voit, on ressort de cet album abasourdi, finissant par soupçonner nombre de politiques et de dirigeants de n'avoir peut-être jamais véritablement aimé le peuple dont ils avaient ou ont la charge. Au total, ces nouvelles voix poétiques qui résonnent comme un écho méritent l'attention des mélomanes. Peu importe si c'est la pulsation rythmique et les envolées lyriques qui constituent indiscutablement l'élément primordial dans cet album. La mélodie et l'harmonie ne jouent qu'un rôle secondaire. C'est un choix.

Auguste Gnaléhi ,CRITIQUE LITTERAIRE
Le Front 25 novemvre 2006