DE LA FOLIE DES ANGES A L'IDEOLOGIE DE LA VICTIMISATION


(Le Front 27/08/2005)

AUGUSTE GNALEHI,critique littéraire

Cela fait trois ans que dure la crise armée, déclenchée le 19 septembre 2002. Et déjà des auteurs ivoiriens, et non des moindres, à travers des livres à vertu aussi explicatifs que thérapeutiques tracent des sillons d’une littérature tantôt engagée, tantôt exutoire. Une littérature dépassant les cris subversifs et les sarcasmes des pamphlétaires pour se constituer en un véritable langage significatif.

Vouloir parler, répertorier les livres qui traitent du conflit armé du 19 septembre 2002 en Côte d’Ivoire est une gageure de taille. Car, des auteurs en ont fait leur thème de prédilection et bien d’autres les suivront. Une gageure parce que sociologues, politiciens, historiens, psychologues, économistes et hommes de lettres abordent le sujet selon leur sensibilité, leurs chapelles. C’est un champ d’investigation vaste et fécond qu’on ne saurait entièrement explorer en un article de presse aussi sommaire que le nôtre. C’est pourquoi, nous nous limitons à quelques auteurs tels que Bro-Grébé Généviève, Guillaume Soro, Koulibaly Mamadou, Tanella Boni, Séry Bailly, Pascal Assoa, Ahmadou Kourouma, Venance Konan, Maurice Bandaman, Venance Bailly, Philippe Demanois et Pierre Danho Nandjui.

De la justification de la rébellion

Le constat est clair. Les grandes crises d’égarement collectif génèrent le plus souvent, une fois passée la folie meurtrière qui s’est emparée des hommes, un flot de littérature à vertu aussi explicative que thérapeutique. La Côte d’Ivoire n’a pu échapper à cette règle de la nature. D’ailleurs, ne dit-on pas que la nature a horreur du vide comme Madame la Baronne a horreur du thé ? Ainsi, à partir de 2003, soit un an après le déclenchement de la crise armée, nous assistons à l’éclosion en Eburnie et de par le monde d’une littérature qui frise tantôt un patriotisme, tantôt une cacophonie, tantôt une exutoire, tantôt une catharsis. Ses promoteurs s’efforcent tant bien que mal de livrer leur vision de ces folles années.

Tout en étalant bien entendu les crimes, les horreurs d’une guerre dont, dit-on, on pouvait faire l’économie. L’art de ceux qui ont eu le courage de s’exprimer librement répand un écho sonore et lyrique. Et ce n’est pas Tanella Boni qui nous dira le contraire. Elle qui a mis tout récemment une œuvre romanesque sur le marché : La folie des anges. Ce titre tel un programme narratif brise le silence dans un monde où « les mots n’ont plus de sens. Où la parole est reine mais les mots sont vides ». Pourtant, les mots doivent avoir un sens. Et c’est pour donner un sens au mot qu’elle s’est mise à écrire entre le 14 mai 2001 et le 8 janvier 2004. Cette œuvre nous situe dans un univers fictionnel (Zamba) où les anges, après avoir accédé au pouvoir d’Etat, ont perdu le nord. Ce roman nous fait revivre le couvre-feu, les atrocités, les exécutions sommaires, extra-judiciaires de la crise armée. « Ce roman, je l’avais intitulé Matins de couvre-feu, mais c’est après que j’ai changé ce titre », dixit Tanella Boni lors d’une émission littéraire sur Rfi. Cette œuvre est non seulement une métaphore de la crise ivoirienne mais explicite plus ou moins les raisons de la rébellion.

La frénésie meurtrière qui s’empara des hommes qui veulent gouverner autrement la Côte d’Ivoire, selon les non-dits du livre de Tanella Boni, va entraîner inéluctablement la rébellion car, pour elle, l’origine du mal ivoirien c’est l’ivoirité. Qu’il soit culturel ou politique ce concept divise au lieu de rassembler. Au regard des faits, la rébellion est la conséquence de la politique d’exclusion, de xénophobie, de tribalisme et surtout de l’ivoirité des refondateurs. C’est la quintessence de l’ouvrage de Guillaume Soro : Pourquoi je suis devenu un rebelle. En voulant donc refonder la société ivoirienne sur des bases de la supériorité ethnique, tribale ou pour se venger des torts du passé, le Fpi et le président Laurent Gbagbo vont remettre en cause tous les acquis du peuple ivoirien : l’unité, la cohésion sociale. Aussi, l’injustice et la corruption se donnent-elles la main pour détruire le peu d’héritage qui reste après le passage hypocrite du général Robert Guéi. Telle est, dit-on, d’une façon prosaïque la thèse de ceux qui justifient de fort belle manière la rébellion. Ainsi compris, Pourquoi je suis devenu un rebelle, le livre du leader charismatique des Forces nouvelles montre comment lui, le filleul du président Laurent Gbagbo, a pris les armes contre son maître à penser, son idole, pour instaurer, dit-il, la démocratie, un ordre nouveau où tout le monde sera traité d’égal à égal étant entendu que nous sommes dans une République. Et pour ne pas qu’il y ait encore une parodie d’élections en Eburnie. Que ce soit La Folie des anges,Pourquoi je suis devenu un rebelle ou Les prisonniers de la haine de Venance Konan, ces ouvrages s’insurgent contre l’injustice, la xénophobie, l’exclusion et bien d’autres dérives identitaires du pouvoir en place. Telles que les escadrons de la mort qui ont pour mission d’éliminer physiquement les opposants ou des membres de l’autre groupe ethnique, la mauvaise gouvernance. Toute la thèse de nos auteurs est fondée sur le caractère tribal et xénophobe du pouvoir des refondateurs. Notons que l’œuvre romanesque de Venance Konan explicite mieux, à travers la guerre civile du Libéria, les prémices de la rébellion en Côte d’Ivoire. Car, nous sommes tous des prisonniers de la haine. Alors il faut évacuer la haine de soi et de son semblable. En vue d’instaurer une société où il fait bon vivre. Un Etat de liberté, de respect mutuel, du tutoiement. Mieux, un Etat démocratique.

Rébellion : Origines à rechercher dans la constitution

La rébellion, selon Pierre Nandjui Danho docteur en sciences politiques, tire ses origines dans la constitution de la seconde République. « Soulignons d’entrée de jeu que les rébellions qui secouent la Côte d’Ivoire, ses fondements, donc ses origines sont à rechercher dans la constitution de la seconde République (…) où les radicaux (…) ont reçu à imposer leurs visées exclusionnistes dans les dispositions textuelles. Ainsi, le durcissement des conditions d’éligibilité à la présidence de la République sont en quelque sorte des manifestations légalisées de l’ivoirité, concept créé par M. Henri Konan Bédié (…) pour stratifier les Ivoiriens », in La prééminence constitutionnelle du président de la République en Côte d’Ivoire. Comme on le constate, du coup on a des Ivoiriens de pur sang aptes à se présenter à toutes les élections y comprise à la magistrature suprême et des Ivoiriens de circonstance, de seconde zone qui ne peuvent pas disputer comme les autres à toutes les élections. D’ailleurs, lors du forum de la réconciliation nationale, le président Laurent Gbagbo a reconnu que ‘’l’article 35 de la constitution a été rédigé contre Alassane Dramane Ouattara’’. A côté d’un texte qui divise, s’ajoutent selon Pierre Nandjui de nombreux problèmes intervenus aux élections d’octobre 2000. Notamment l’élimination, par le général Robert Guéi avec la complicité d’une chambre constitutionnelle aux ordres, d’Alassane Ouattara et Konan Bédié. Guillaume Soro, dans un message à la nation le 25 juin 2004, précisait sa pensée quant à la prise des armes contre son parrain le président Laurent Gbagbo : « Le 19 septembre 2002, nous nous sommes insurgés contre les dérives qui, depuis des années, plongeaient notre pays dans l’exclusion et la haine : l’ethnicisation systématique de la vie politique, les discriminations fondées sur la qualité du sang des citoyens consacrées dans la constitution, les atteintes répétées et impunies à l’intégrité physique et morale d’une frange importante de la population, sans même évoquer les parodies d’élections où le régime en place se choisit les adversaires qu’il veut affronter, ont fini par précipiter la Côte d’Ivoire dans la guerre ». Inévitablement.

C’est une Lapalissade de penser et dire que les écrivains par ricochet les intellectuels ivoiriens n’ont pas vu venir cette crise qui éprouve tant leur société. Tout comme les religieux et les syndicats, les chanteurs ont senti aussi les menaces qui s’amoncelaient au-dessus des têtes des Ivoiriens. L’ouvrage de Maurice Bandaman Côte d’Ivoire : Chronique d’une guerre annoncée s’inscrit dans cette logique. Ce livre est la somme des chroniques écrites avant la crise du 19 septembre 2002 dans les quotidiens le Jour et 24 Heures. L’auteur dans un style dépouillé stigmatise l’ethnicisation, les discriminations et les atteintes récurrentes et impunies à l’intégrité physique et morale d’une frange du peuple ivoirien.

De la haine à la résistance

Aux premières heures du conflit armé, un certain nombre des compatriotes se sont mobilisés d’une part pour résister aux assauts de ceux qu’on appelait à l’époque les ‘’zinzins’’ et les ‘’bahèfouè’’ et d’écrire d’autre part des pamphlets. A l’instar des soldats loyalistes pour pousser le grand cri de la résistance. C’est dans ce cas de figure que Venance Bailly a publié La démocratie en Afrique, un défi au (Néo) colonialisme. En vue de soutenir le processus démocratique en marche en Côte d’Ivoire et de rendre un vibrant hommage aux martyrs de la liberté de 2000 et de ceux de depuis le 19 septembre 2002. Quant à Philippe Demanois avec son recueil de poèmes le cortège des douleurs, il compare ceux qui ont pris les armes pour instaurer un nouvel ordre d’hommes-charognards, d’hommes-panthères « bondissant à l’instinct dont les canines scintillaient d’animal plaisir dans la nuit rouge du 19 septembre 2002 pour faire gueule basse sur mon peuple ». C’est dans cette même vision que s’inscrit le livre de Bro-Grébé Geneviève : Mon combat pour la patrie. Selon ses détracteurs, ce livre pue la haine et s’apparente à Mein Kampf (Mon combat) d’Adolf Hilter où il exposait des théories du nazisme qu’il mit en application après 1933. Mais dans le fond, ce parallèle n’est pas fortuit. Car l’auteur, selon les vipérins, a exposé dans son ouvrage des théories du tribalisme, de la xénophobie. En revanche, à bien des égards, ce livre est un témoignage, un récit tonique de l’engagement de Bro-Grébé aux côtés de tous ceux qui ont refusé de capituler face à l’agression. Mon combat pour la patrie est donc le cri de guerre d’une amazone des temps modernes qui n’a ni cheval, ni arme de destruction mais sa plume pour combattre ceux qui ont voulu instaurer un ordre nouveau.


La France au banc des accusés

Même si pour le chef de l’Etat, Laurent Gbagbo, la crise que vit son pays est la résultante, la conséquence de la guerre des héritiers d’Houphouet (la gueguerre entre Alassane Ouattara (Rdr) et Henri Konan Bédié (Pdci ), bon nombre d’auteurs tels que Mamadou Koulibaly, président de l’Assemblée nationale accusent la France de Jacques Chirac de faire la guerre à la Côte d’Ivoire. « L’on invente depuis Paris des alibis : ivoirité, xénophobie, islamophobie, guerres tribales. L’on conçoit depuis Paris les projets de réformes. L’on tente depuis Paris de renverser le régime ivoirien par un coup d’Etat qui échoue et qui est prolongé par une rébellion, des négociations à Paris, et un accord à Linas-Marcoussis entre l’Etat français et ses cocontractants ivoiriens ». P 222 in Les servitudes du pacte colonial. Telle est la thèse des auteurs ‘’patriotes’’. Par ailleurs, les grisés du pouvoir. Selon leur réflexion, c’est la France chiraquienne qui a adoubé Guillaume Soro et ses amis parce que ses intérêts seraient menacés. Ainsi « l’Etat de Côte d’Ivoire doit intégrer les intérêts de tous les pays voisins derrière lesquels se cache la France et trouve des porte-voix » (Op.cit.P222). D’où La guerre de la France contre la Côte d’Ivoire, un pamphlet écrit en 2003 pour montrer combien de fois la France de Jacques Chirac serait la marraine de la rébellion ivoirienne.

De l’idéologie de la victimisation

Si Mamadou Koulibaly accuse la France d’être à la base du conflit ivoirien, quant à Séry Bailly la faute provient du fait que le Pdci-Rda pendant 40 ans a semé les germes de cette guerre à travers sa politique ‘’Diviser pour mieux régner’’. Mais surtout de l’idéologie de la victimisation. D’où Ne pas perdre le Nord, Educi, 2005 P193. Pour Séry Bailly, la cause réelle de la crise armée c’est ce qu’il appelle ‘’ l’idéologie de la victimisation’’. Car la conscience de victime, écrit-il, conduit à l’attente de la réparation. Si celle-ci n’arrive pas, on se croit fondé à engager la guerre pour redresser les torts faits à sa communauté. Hélas, c’est bien cela la politique cachée du Fpi, une politique vindicative. Séry Bailly verse-t-il dans un donquichottisme à peine voilé ? Comme on le voit, pour l’idéologue du Fpi rien ne justifie le conflit armé qui a pris forme le 19 septembre 2002. C’est pourquoi, il suggère de ne point agresser une partie de la Nation, mais de lui montrer qu’on l’écoute et qu’on entend ses souffrances et ses aspirations. Celles-ci doivent être prises en charge dans l’équité et la fraternité. C’est dans cette optique qu’il établit un parallèle entre les guerres civiles américaine et ivoirienne. Pour lui, la crise que traverse l’Eburnie est une guerre de transition aux fins d’aboutir à la démocratisation de la société ivoirienne. Mais pas en brimant l’autre. Car la violence appelle la violence. Pour celui qui a le sens de l’honneur et de la dignité. D’une façon implicite Deux guerres de transition : guerres civiles américaine et ivoirienne, Educi 2003 met en relief l’idéologie du Fpi : la Refondation. Déplacé de guerre, donc victime de la crise, Pascal Assoa va, à travers une pièce inédite Iconoclastes j’aurais ta peau, évacuer tout le ressentiment qui l’anime. Du coup, cette pièce devient une sorte de catharsis. Même si l’auteur a abondé dans le même sens que ses prédécesseurs, il a su, par la technique de la distanciation, dédramatiser la crise ivoirienne. Mais au-delà de cette technique et par le phénomène de l’intertextualité, on observe un retour du refoulé, une montée de la haine. La haine, dit-on, c’est ce qu’il y a de plus bestial en l’homme.

’Quand on refuse, on dit non’’, récentre le débat

Le livre à titre posthume d’Ahmadou Kourouma. Quand on refuse, on dit non recentre le débat. Car il dénonce non seulement les dérives tribales avant la crise mais met à nu les horreurs du conflit armé et surtout l’enrôlement des enfants. Méditation sur la tragédie ivoirienne, l’œuvre se présente comme le prolongement de Allah n’est pas obligé qui nous faisait vivre les affres de la guerre civile au Libéria et en Sierra Leone à travers les yeux aliénants et sans compassion d’un enfant soldat. Le sort des enfants est ainsi exposé à travers les mésaventures de l’enfant-soldat et les problèmes de l’éducation.

A l’échelle où se situe le conflit ivoirien, nul ne peut dire qu’il est absolument innocent. Ainsi compris, la crise armée que traverse actuellement le peuple éburnéen, à l’analyse des faits, provient des chocs des idéologies. L’idéologie du Nord avec son corollaire de victimisation et celle du Sud avec l’ivoirité et bien entendu son corollaire d’exclusion, de tribalisme. Cette interaction née de la haine et de la xénophobie mutuelles entre les deux entités va aboutir au 19 septembre 2002. Tout est donc parti de la haine qui, au fil du temps, a engendré une sorte de cacophonie puis une résistance. Ainsi, comme avertit le philosophe Alain Finkielkraut, ‘’…il faut se méfier des idéologies fussent-elles des plus généreuses…’’ in Au nom de l’Autre. Car sur le chemin du bien on finit par rencontrer un goulag ou un camp. A croire Alain Finkielkraut, c’est l’antiracisme, la « religion de l’homme », qui devient à son tour un pousse-au-crime. Cette idéologie qui ne dit pas son nom réduit la réalité à un conflit entre agresseurs et agressés, elle opère des renversements pervers (les victimes deviennent les bourreaux et les bourreaux des persécutés) et cultive une xénophobie en humanisme. Attention ! La haine des xénophobies est aussi dangereuse que celle des xénophobes.

Nous ne pouvons terminer cette étude sommaire sans citer les ouvrages du père Djiréné Fallait-il prendre les armes en Côte d’Ivoire ? De Flora Kouakou Fantôme d’Ivoire, de Voho Sahi Focal les mots pour le dire, de Pierre Franklin Tavares Sur la crise ivoirienne, considérations éparses et du père de la littérature ivoirienne Bernard Dadié Les cailloux blancs. Notons que la liste n’est pas exhaustive. Signalons qu’au-delà de la dénonciation virulente d’un monde corrosif et négateur de l’homme, cette littérature qu’elle soit engagée ou exutoire contient au regard de ce qui précède un espoir et une croyance en un avenir radieux. Et ce n’est pas Séry Bailly l’idéologue du Fpi qui nous contredira : « Il importe avant tout que nous apprenions à nous consoler mutuellement », in Ne pas perdre le Nord.

C’est nul doute la première étape de la (re) conquête de notre unité nationale. Mais laissons le soin à Adamoh Djélhi-Yahot, docteur en sciences économiques et poète de conclure : « C’est l’heure / Des compromis tutélaires et des concessions salutaires. / Et chaque jour qui s’éteint obscurcit davantage / L’horizon d’où point pourtant une lueur salvatrice », in les graines de l’indignation (poèmes).
Tâchons tous de ne pas perdre le nord. Il y va de notre survie.




Auguste Gnaléhi
critique littéraire

(augustegnalehi@mail.com)


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