VIVRE ENSEMBLE:DE LA CONCEPTION DE DESIRE TOHOURI





Supporter par indulgence, en faisant un effort sur soi-même. Telle est l’idéologie de Les enjambées héroïques de Désiré Tohouri, roman publié chez les Nei en 2003, au plus fort de la crise ivoiro-ivoirienne. Ce texte romanesque est la somme des témoignages de déportés ardennais vers la Vendée, des visites de fosses communes et le récit d’un ancien officier hitlérien. Une histoire passionnante et émouvante. Une amitié entre un Juif et un Chrétien. Nous sommes à la seconde guerre mondiale… Un roman d’actualité…


« La famille Stern vivait à Funkenhart depuis trois générations. Etablie dans le milieu de la finance, elle contrôlait l’une des banques d’affaires les plus florissantes de Warsburg. Lévy Stern, grand-père du petit David, fréquenta, il y a quelques décennies, l’école communale de la banlieue ouest. Tout allait bien pour lui à l’époque, sauf qu’il eut pour voisin, cette année-là, un énergumène qui faisait deux fois sa carrure et qui ne pouvait le supporter. Alfred était issu d’une famille chrétienne qui avait un regard réprobateur sur les Juifs en général. Lorsqu’elle apprit que son fils avait pour voisin un Juif, ce fut un scandale (…) »

On le voit, le décor est ainsi planté. La haine et les idées reçues peuplent cet univers où devrait primer l’amour.

Supporter par indulgence

Actualisation. Imaginons un instant que les actions de cette fiction romanesque se déroulent en Côte d’Ivoire. Et le Juif soit un ressortissant du nord et le Chrétien du sud ou vice-versa. Qu’importe ! Imaginons encore que malgré les pertes en vies humaines et d’énormes dégâts matériels lors des évènements du 19 septembre 2002, l’on fait fi des rancoeurs, rancunes pour aborder ensemble l’avenir avec sérénité et amour. Comme le souhaite la flamme de la paix qui a eu lieu le 30 juillet dernier à Bouaké. Au-delà des actes symboliques posés, l’auteur à travers son texte exhorte d’une façon allégorique les Ivoiriens à marcher à grandes enjambées vers la paix en se supportant par indulgence et surtout en faisant un effort sur soi-même.

De l’exploitation des sources historiques

Un mélange de témoignages de déportés ardennais vers la Vendée, de visites de fosses communes de résistants et le récit de son ami Frédéric Noll, ancien officier hitlérien relatif à la seconde guerre mondiale (1939 – 1945). Telle est la trame de les Enjambées héroïques de Désiré Tohouri, ingénieur génie logiciel. Ce texte nous situe dans l’actualité brûlante : la tolérance mutuelle. L’une des caractéristiques fondamentales de cette œuvre, c’est cette plongée dans le réel historico-religieux : que personne ne regarde seulement le brin de paille qui est dans l’œil de l’autre, alors qu’il ne remarque pas la poutre qui est dans le sien. En d’autres termes, l’homme doit impérativement cultiver l’amour autour de lui et ne doit pas tomber dans la guerre de religions. Mieux que la religion, la foi ne soit pas un prétexte pour massacrer tout un peuple, parce que, dit-on, il est païen ou mécréant. On le voit, histoire et actualité font parfois bon ménage. L’histoire emmène son lecteur dans des voyages où le passé se dilate, pendant que l’écrivain promène le sien dans des lieux où les actants ne sont que d’un instant. Selon Saint-Exupéry, l’un et l’autre peinent parfois vers les mêmes rendez-vous. Il est à noter que Désiré Tohouri ne fait pas d’œuvre d’historien. Son souci, c’est de donner l’illusion du réel. Dans ce cas de figure, l’artiste saisit l’ensemble de toute cette documentation en vue de donner au lecteur dans une nouvelle perspective, des choses vues, entendues… C’est dans cette voie que l’auteur nous engage en vue de faire tomber toute barrière éthnique, linguistique, raciale, nous empêchant de vivre heureux avec autrui. En effet, vivre heureux avec autrui, c’est construire une société juste où le droit de l’Homme est une réalité. Ce roman raconte, en effet, une amitié empreinte de compréhension mutuelle et de tolérance réciproque entre un Juif (Lévy) et un Chrétien (Alfred). Bien plus, cette amitié est une sorte de catharsis, de cheminement. A travers des dialogues, par moments touffus, Lévy et Alfred se dévoilent par religion interposée.

Un texte d’actualité

Echanges religico-culturels qui entraînent le lecteur dans les bas-fonds de la religion judéo-chrétienne et le judaïsme. De ces échanges francs, sincères, parfois houleux, il ressort que ce sont des incompréhensions, des quiproquo qui ont entraîné l’holocauste et bien d’autres massacres et carnages. C’est pourquoi, Lévy et Alfred exhortent le lecteur au pardon. Car un pardon est reçu de quelqu’un s’il peut se redonner à un autre. De plus, pardonner refait la justice intérieure, fait croître l’homme. Au second niveau de lecture, ce roman c’est aussi une belle histoire d’amour entre Marx, le Juif et Suzanne, l’Allemande. Cet ouvrage nous paraît avant tout comme l’expression de la tolérance, de l’amour. Unis pour le pardon et pour la reconnaissance mutuelle dans la dignité humaine, les différents personnages de cette œuvre ont changé les regards, les comportements, les idéologies de leurs peuples respectifs. A y réfléchir, et actualité oblige, ce livre interpelle toute la Côte d’Ivoire. Les Ivoiriens doivent savoir que l’amour par le pardon est l’acte qui sauve l’amour frustré par l’injustice, le népotisme, l’exclusion et la xénophobie. Emprunt de cette idéologie porteuse d’espérance, cet ouvrage devient un appel à la réconciliation et à la tolérance. La lecture de cette œuvre invite à jeter un regard nouveau sur autrui qui n’est que notre prochain, notre semblable, nous-mêmes. Contrairement à Jean Paul Sartre qui pense que l’autre, c’est l’enfer. Aimer l’autre c’est s’aimer soi-même, c’est passer de l’autre côté, franchir les murailles, détruire les barrières, aller voir ce qu’il y a derrières les préjugés et les apparences.


Auguste Gnaléhi

augustegnalehi@hotmail.com
Critique littéraire

In Le Front /18 /8 2007