La poésie ivoirienne écrite, apparue en 1945 , au regard des publications ,serait-elle en péril après un plus d’un demi-siècle? En 2006, les maisons d’édition ivoiriennes n’ont publié que trois recueils de poèmes : Pensée (Woodji) de Mian Bicalot Victorine (Edilis), Confidences de Michel Gbagbo (Nei / Ceda), Une goutte sur le rocher de AKB Wogny (Editions MAG communications).En 2009, elles ont publié Zakwato /Morsures d’Eburnie de Azo Vauguy et Henri N’koumo (Vallesse Editions), Les quatrains du dégoût de Bottey Zadi Zaourou. Pourquoi ce péril ? Où sont-ils passés les poètes ivoiriens ? Paradoxes des paradoxes ! Poètes, grand public et éditeurs se renvoient la balle. Enquête.

Doit-on proclamer la mort de la poésie ? Poser une telle problématique revient à s’interroger sur le rôle des critiques littéraires, des professeurs de lettres et surtout des maisons d’édition ivoiriennes.
Que font les critiques littéraires pour accompagner les œuvres poétiques et les professeurs qui enseignent cette discipline littéraire ? A y réfléchir, ni les critiques ni les enseignants ne donnent le goût de la poésie aux élèves et au grand public.

Les enseignants au banc des accusés

« C’est lors de mes années collèges que j’ai commencé à détester la poésie, pourtant à l’école primaire j’aimais bien cette discipline. Notre instituteur de CM quand il nous fait lire Les fables de La Fontaine, il les vivait et il nous les faisait vivre », Claude Werka. Comme elle, nombreux sont ceux qui incriminent les professeurs de français. « Au lycée notre professeur expliquait mieux Les soleils des indépendances de Ahmadou Kourouma que Les fleurs du mal de Charles Baudelaire», renchérit Hervé Tanoh. Jeannette G. professeur de français n’est pas de même avis que les élèves. Quoi de plus anormal ! « La poésie est moins un genre littéraire qu’art du langage : elle se caractérise par un certain nombre de pratiques textuelles, dont je tenterai ici de dégager quelques constantes. Au premier rang de ces traits permanents figure la volonté de s’éloigner de la norme que représente la prose : tous les moyens mis en œuvre par les poètes, des plus classiques aux plus modernes, tendent à conquérir une autonomie radicale de leur langue par rapport à la prose. Voyez vous notre rôle c’est de montrer aux élèves ces constantes avant de pénétrer dans le texte poétique, avant d’exploiter le poème. Voici ce qui ennuie les élèves. Pour comprendre la poésie c’est de posséder ces clefs-là », s’est –elle justifiée. Quant à Olivier Gnaly enseignant au Lycée le Mahou, les élèves ne lisent pas, ils sont paresseux. « Sinon la poésie n’est pas hermétique comme ils le pensent. En revanche, les mots banals peuvent sembler aussi insolites que les mots rares. C’est pourquoi avant l’exploitation d’un recueil de poèmes nous donnons aux élèves des pistes, des clefs », a-t-il ajouté.

En effet la poésie, on le sait, est un art du langage. Cet art se caractérise par la mise en jeu de toutes les ressources de la langue (lexicales, syntaxiques, mais aussi sonores et rythmiques) afin de créer pour le lecteur ou l’auditeur un plaisir à la fois intellectuel et sensible. De plus, la poésie est bien davantage une certaine manière de travailler le texte. L’étymologie permet d’ailleurs d’approcher le sens du terme poésie. Il vient du grec poiein qui signifie créer ou fabriquer. On peut donc tenter de définir la poésie comme une pratique qui utilise le langage pour fabriquer un poème comme on fabrique un objet. Dans ce cas de figure, pourquoi les éditeurs ivoiriens refusent-ils de publier les recueils de poèmes ?

La poésie ne se vend pas, personne ne lit la poésie

« J’enseigne la poésie à l’université de Bouaké. Je suis également lecteur dans une maison d’édition de la place. En ce qui concerne la publication de recueils de poèmes, les éditeurs nous font croire que c’est un investissement perdu. C’est un gouffre financier », a indiqué Pascal Assoa. Et d’ajouter avec ironie. « On demande aux poètes d’éditer leurs œuvres à compte d’auteur. Mais là encore, il faut faire le pied de grue. D’ailleurs, je connais un enseignant de l’Ecole normale supérieure (ENS) qui a son tapuscrit en souffrance dans une maison d’édition ». Et Mme Drehi (Edilis) d’enfoncer le clou : « la poésie ne se vend pas. Les poètes eux-mêmes ne lisent pas les œuvres de leurs camarades. D’ailleurs vous les critiques littéraires vous n’accompagnez pas les œuvres éditées. Rares sont les journaux qui laissent une place pour faire la critique des ouvrages. En 2003, lors d’un entretien, M. Famien (Nei) a tenu des propos édifiants, témoin Mme Fatou Cissé alors chargée de communication). Voici la teneur de ses propos : « Nous sommes des hommes d’affaires. Chaque fin d’année, nos associés nous demandent de faire le bilan de nos exercices. Nous avons une obligation de résultat. Nous avons beaucoup de charges. Nous sommes livrés à nous-mêmes. Pas de subvention. Or, la poésie est éditée à perte. Personne ne lit la poésie. Les Ivoiriens ne s’intéressent pas aux poèmes ». C’est nul doute pourquoi la poésie est sacrifiée sur l’autel de la course effrénée du gain facile.

La poésie sacrifiée sur l’autel du gain facile

Selon des sources proches des maisons d’édition, les éditeurs privilégient les ouvrages scolaires parce qu’ils y gagnent beaucoup. « Les livres sont vendus à cent pour cent. Il y a de l’argent frais», a déclaré Wogny, amer. Ce passionné de la poésie a parcouru en vain toutes les maisons d’éditions. « J’étais obligé, la mort dans l’âme, de me faire éditer par une petite structure à compte d’auteur », a-t-il soutenu. Mais combien sont –ils des auteurs qui ont des manuscrits dans leur tiroir par la faute des éditeurs ? Mme Mian Bicalot Victorine , Azo Vauguy, Henri N’koumo, Michel Gbagbo, Bottey Zadi Zaourou ont eu plus de chance de se faire publier par des maisons connues telles que Edilis, Vallesse Editions, Nei/Ceda. « Au Nei/ Ceda, on m’a fait savoir que la poésie ne se vend pas et m’éditer est un gouffre financier », a souligné Victorine Bicalot. Quant à Assoumou Wogny, il s’inscrit en faux : « Je vends de façon artisanale .mais la vente est bonne. Les maisons d’éditions ivoiriennes doivent revoir leur politique générale de production sinon la poésie écrite ivoirienne va mourir… » A cette allure, si personne n’y prend garde dans trois décennies, l’on proclamera la mort de la poésie écrite ivoirienne. C’est pourquoi nous lançons un appel pressant non seulement aux autorités compétentes mais surtout aux littérateurs ivoiriens de faire quelque chose…

AUGUSTE GNALEHI
augustegnalehi@hotmail.com