Là-bas c’est l’inconnu, c’est l’enfer

La Case des Arts a reçu Maurice Bandaman, Grand prix littéraire d’Afrique noire en 1993 avec son roman Le fils de la femme-mâle, à l’occasion du vingt-troisième café littéraire de Point de lecture. Au centre des échanges de ce mercredi 10 juin 2009 : Le Paradis français, un roman de 173 pages, publié par les éditions Nei / Ceda.

Mercredi 10 juin. Il est 16 heures 50 minutes, lorsque Maurice Bandaman fait son entrée dans la Case des Arts de Denise Kacou Koné. Dans l’assistance, composée d’élèves, d’étudiants et de cadres, on note la présence de quelques critiques littéraires, notamment Tirbuce Koffi, le professeur Logbo Gnézé, d’écrivains Wêrêwêrê Liking, Gina Dick, Flore Hazoumé, Jean Pierre Mukendi, Josette Abondio, Faustin Toha , Bernadette Koffi Akissi , Desiré Anghoura, Foua Ernest de Saint Sauveur, président de l’association des écrivains de Côte d’Ivoire (AECI), Jean Luc Djéa, secrétaire général de l’AECI et d’éditeurs, Mme Koudou (Edilis), Venance Kacou (Nei / Ceda) Katié Louka (Educi).

Contrairement au vingt-deuxième Café littéraire où les axes de lecture avaient été bien définis, ici, libre cours a été donné aux débateurs, c’est-à-dire le public, de discutailler, d’épiloguer, d’ergoter...et d’échanger autour de l’œuvre. Pour Sanoussi Ouattara qui résumait l’œuvre, Maurice Bandaman raconte l’aventure européenne de Mira, une jeune étudiante ivoirienne. Mariée via Internet- comme beaucoup de jeunes filles ivoiriennes et africaines le rêvent- à un Italien qui s’était présenté comme un homme d’affaires vivant à Paris ; elle embarque avec l’élu de son cœur via Rome. Mais une fois dans la capitale italienne, Mira se rend compte de l’arnaque. Alors qu’elle pensait sincèrement s’être mariée, c’est plutôt à un proxénète qu’elle a eu affaire : Pablo recrute de belles filles à travers le monde pour alimenter un réseau de prostitution. Contre son gré et sous la menace, Mira est donc livrée à la prostitution par la maffia du sexe. Elle échappe certes à l’enfer du sexe italien à un moment donné, mais Paris où elle arrive finalement et où elle pensait pouvoir réaliser son rêve ne lui offre pas mieux. Désenchantée, l’étudiante en maîtrise d’anglais rêve maintenant de retourner au pays.

Comme on le voit, l’univers décrit par l’auteur est ténébreux et plonge tout lecteur dans une souffrance psychologique, morale et physique ; une véritable descente en enfer. C’est un univers bousculé qui se recompose à la manière d’un puzzle, d’un prisme meurtrier comme les épreuves d’une image photographique. Les personnages se meuvent comme sur un écran brouillé, se confondant à leur propre ombre.

Cette souffrance, à bien des égards, brise le sens de toute espérance. La misère sociale et la détresse humaine se déroulent ici. Du coup le débat se focalise sur des thèmes du rêve et de l’immigration des Africains en Europe et singulièrement en France à la recherche d’un hypothétique bonheur. Les débatteurs interrogent longuement le symbole Mbarka, ce jeune étudiant Tchadien titulaire de plusieurs diplômes mais condamné à errer à travers l’Afrique à cause de la situation sociopolitique dans son pays. Mbarka a espéré fouler le sol français pour enfin réaliser son rêve de liberté et d’humaniste ; malheureusement la traversée des Alpes met fin à son avenir prometteur. Avec le cas Mbarka, le débat pose le problème de la mémoire et de la fuite des talents d’Afrique. Maurice veut nous montrer l’immigration, la fuite des cerveaux, du capital humain si nécessaire à la construction des pays, à travers le personnage de Mbarka. Ce n’est pas seulement le petit personnel, commente Tiburce Koffi. Dans les échanges, Mme Gnahoré, Française d’origine regrette que l’écrivain ait servi aux lecteurs un cocktail de faits divers, un fourre tout qu’il appelle roman. En plus son récit n’a, à aucun moment, montré un seul personnage positif ni en Italie ni en France Cette réflexion fait sursauter Tiburce Koffi sur son siège : Non Mme Gnahoré ! Ce roman, c’est la logique d’un puzzle. Maurice Bandaman procède avec patience à reconstituer une image découpée en fragments de différentes formes. Le Pr. Logbo Gnézé indique de son côté : C’est un roman, il y a une structure, il y a une isotopie.

Katié Louka, Venance Kacou Emilienne Anikpo et Josette Abondio à un degré moindre ont abondé dans le même sens. Pour eux, loin d’être un ensemble stylisé de faits divers, cette œuvre est didactique, pédagogique. L’auteur ne dira pas moins : La motivation en écrivant. Notre rôle, c’est sensibilisé. Là-bas (l’Europe), ce n’est pas nécessairement la bonne vie. Donc j’ai voulu écrire pour sensibiliser nos jeunes qui pensent que l’Europe c’est le bonheur. Ils économisent deux à trois millions pour y aller. L’auteur parle longuement de son expérience européenne à l’occasion des résidences d’écriture, évoque la vie médiatisée de grandes plumes africaines y vivant et l’obsession de la carrière et prend à témoin Tiburce et détaille comment l’argent gagné en Europe est vite happé par les charges sociales. Bandaman indexe le malaise individuel, la solitude et la promiscuité, en conclut sa fierté d’être un simple professeur de lycée en Côte d’Ivoire où il peut vivre sainement, paisiblement. Répondant à Josette Abondio qui voyait malignement dans Le paradis français un procès aux Français, alors qu’il aurait mieux voulu parler de paradis italien, l’auteur explique qu’il a écrit ce roman dans un rôle pédagogique mais ce n’est pas un roman antifrançais. Mme Anikpo Emilienne prend la parole pour enrichir le débat sur la qualité de l’œuvre et le thème : Pour moi le profane, quand je lis un livre et que je ris à l’endroit où il faut rire et que je pleure où suis triste là où il faut, je dis que c’est un bon livre. Il est éducatif, il est d’actualité et je pense que les écrivains devraient le creuser davantage.

Les uns et les autres ont insisté sur le style bien sûr didactique mais châtié de l’écrivain. Et surtout le titre de l’œuvre qu’ils trouvent par moments bien sarcastique. Pour donner du rythme à cette rencontre littéraire, il y a eu de lecture suivie de commentaires de passages qui ont marqué l’auditoire.

Quand l’auteur reprend, il est 18 heures 50 minutes, il peut déclarer : Au-delà de la critique sociopolitique, au-delà de la misère sociale et sociétale des personnages, de l’espace se perçoit une dimension didactique évidente. Ce roman , est une volonté pour moi de montrer aux jeunes Africains qu’ils soient intellectuels ou non qu’il ne sert à rien de mourir dans des embarcations de fortunes ; parce que le bonheur n’est pas ailleurs , le bonheur est chez soi . Et de renchérir : j’interpelle les jeunes filles africaines qui, à longueur de journée, sont scotchées au Net pour avoir un mari à l’autre rive de l’Atlantique, car, là-bas c’est l’inconnu, c’est l’enfer. Bandaman s’étonne aussi de l’accueil fait à cette œuvre : Je suis surpris par les réactions du public. Je dois l’avouer, j’ai eu honte à un moment donné d’écrire ce roman. Mon genre c’est, Le fils de la femme- mâle. Je ne trouvais pas le thème d’un haut vol. mais il fallait que je l’écrive par devoir de mémoire, a expliqué l’auteur.

C’est par une dédicace que ce vingt-troisième Café littéraire de l’Association de point de lecture a pris fin. Il était alors 19 heures 20 minutes.

Auguste Gnaléhi,

critique litteraire
Augustegnalehi@hotmail.com